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Une Jeunesse francaise
Une jeunesse française
Un documentaire soutenu par le C.N.A.P (ministère de la culture, aide a la création documentaire) ; 4 ans de rencontres avec la jeunesse des quartiers populaires en France.

Texte : Sébastien Deslandes

Et la nuit est tombée. Lourdement, elle embrasse le bitume et habille le quartier d’un voile pudique bienvenu. Les chantiers de réhabilitation, semés de gravats, ne sont plus que des masses informes. Épinay-sur-Seine est déserte. Les passants ont déjà pressé le pas et les lumières des appartements tendent une vie oubliée. Pourtant quelques voix percent au milieu du béton. Ils sont quelques-uns depuis plusieurs heures à tenir les murs de cette cité bien installée. Mehdi, 18 ans et une longue doudoune blanche qui vient lui lécher les pieds se faufile parmi ces ombres. D’un pas lent, il rentre de sa formation dans le club de football voisin. Après avoir écumé les halls du quartier et « démissionné » de l’école, selon ses termes, il a décidé de devenir éducateur sportif. « L’école ? J’ai perdu mon temps, je n’ai rien eu du tout. J’étais en vente, mais je n’arrivais pas à suivre les cours. À la base, après mon BAC pro, je voulais faire un BTS mais en fait, je préfère travailler tout de suite. Alors je suis allé m’inscrire à SFM. » SFM, un nom magique pour certain. Cette association nourrit une activité réelle. Dalila Berrazal, la directrice adjointe, coordonne les actions sur différents quartiers du département. Il s’agit pour elle et pour ses chargés de suivi, d’aller là où les jeunes galèrent. Sur les lieux de deal, dans les halls, aux pieds des immeubles, tout est bon pour établir un rapport direct avec les jeunes et leur proposer d’intégrer un de ses dispositifs de formation. « Nous accueillons 500 à 600 jeunes par an, avec à chaque fois une rémunération de 6 mois financée par le Conseil régional. Les mineurs touchent 170 euros, les majeurs, de 300 à 600 euros, voire un peu plus s’ils peuvent justifier de 1000 heures de travail. Cela motive beaucoup de gamins à venir, même si je sais que dans bien des cas c’est toute la famille qui va en bénéficier. Certains n’ont jamais travaillé, peu sont sortis de leur quartier, notre fonctionnement leur permet contre un travail qui les sert eux et leur avenir, d’entrer dans un cycle de formation et professionnel. Et puis, parallèlement, nous avons aussi décidé d’aller chercher les jeunes là où ils étaient dans le cadre des actions extra-muros pour Épinay, et une seconde chance pour tous à Villetaneuse. » Cette démarche trouve un véritable écho chez bon nombre de travailleurs sociaux au point qu’une plate-forme a été mise en place pour tenter de répondre aux besoins de ces jeunes de plus en plus désocialisés. Véronique Saint-Aubin, directrice de SFM, l’explique : « Cela nous permet de mutualiser les moyens et les efforts. C’est un plus pour le chargé de suivi qui devra s’occuper de moins de jeunes en même temps. L’intérêt de ce maillage territorial, c’est aussi d’avoir une réactivité pour répondre à toutes les problématiques du jeune, au niveau de la santé ou du logement par exemple. » Brahim, 27 ans, ne dit pas autre chose. Tout juste sorti lui aussi de sa formation, il vient saluer quelques amis. Le temps de se rappeler quelques souvenirs. « Avant je galérais. Aujourd’hui, je suis rémunéré, en stage de foot éducateur sportif et dès que j’ai un problème de justice ou autre, pas que professionnel, SFM nous aide. On est toujours en relations avec eux. » Sayo, 28 ans, se mêle à la discussion depuis le taxiphone voisin où il travaille désormais. « Moi, je n’ai pas été loin à l’école. Grâce à SFM, j’ai pu me remettre à niveau en français et en math. C’était la seule solution pour pouvoir postuler à certains postes. J’ai obtenu la Certification de Formation Générale et quand je me présente devant un employeur c’est un vrai plus sur mon CV. »
Pourtant le tableau est loin d’être idyllique. Ce travail s’apparente de plus en plus à celui de fourmis miraculeuses apportant une goûte d’eau dans le désert, tant les besoins sont énormes et la contribution finalement limitée. Une situation qui s’accorde à la méfiance de certains jeunes quand il ne s’agit pas d’hostilité pour tout ce qui vient de l’extérieur. Mamadou, 28 ans, en est d’ailleurs revenu. « Moi, ça me fait rigoler les associations. Certaines, elles avaient des préjugés sur nous, il y avait même parfois du favoritisme selon si tu es noir ou arabe. » Moussa vient à SFM pour la seconde fois. À 19 ans et malgré sa démarche de danseur heureux, il n’a pu optimiser sa formation. « J’ai intégré le pôle de mobilisation pour travailler mon projet professionnel dans le bâtiment et faire de la remise à niveau en français et en maths. Ça a duré 6 mois, j’ai fait 3 stages, dans la peinture et le carrelage. Mais finalement je n’ai pas trouvé de patron pour valider ma formation. Alors, depuis, je suis chez moi et je ne fais rien. » Madjib, dans son survêtement plus blanc que blanc, renâcle du haut de ses 26 ans, à une telle idée. « J’ai été suivi par des associations, mais je préfère me débrouiller par moi-même, par le bouche-à-oreille. En plus, les gens disent qu’il n’y a pas de boulot. Mais il y a du boulot. Moi j’ai trois potes dans la cité, ils ont tous trouvé dans la même entreprise de ramassage de poubelles. Ils ont appelé le patron et ça s’est réglé dans la journée. »
Il est aussi à considérer l’échec du système des orientations à l’école. Car au-delà des incompréhensions qui peuvent régner de part et d’autres, il est indéniable que bien souvent une route unique s’élance devant cette jeunesse. Elle passe par des écoles de relégation puis par des conseils d’orientation limités. Cette mère d’un jeune de 17 ans s’en inquiète. « Moi, mon fils, il a arrêté en 3e. Alors il fallait lui trouver une orientation. À l’école, ils s’y sont pris fin juin, début juillet, et il n’y avait pas grand-chose. La vente, la comptabilité et la menuiserie. On ne leur laisse pas faire leur choix et on les place dans des lycées parking, comme l’Ena à Saint Denis. » Salim, travailleur social à Villetaneuse va plus loin. « Il y a un véritable problème avec les orientations. En 3e, on leur demande 3 vœux, certains en mettent 4. Cela a été fait à l’arrache et souvent ils sont orientés sur le 4e. Et je ne vous raconte pas l’écart parfois entre tous les vœux. Et, selon ton quartier, il y a des BAC pro spécifiques. Ici, on a l’impression qu’il y a tous les futurs vendeurs et comptables de France. Mais si tu veux être mécanicien dans l’aéronautique par exemple, tu dois faire 100 kilomètres et ils n’ont pas forcément les moyens d’aller à Beauvais ou ailleurs. »
Abdoulaye, 25 ans, fait de grands gestes. Il ne tient pas en place. À côté des détritus qui jonchent sa cité de Saint Leu à Villetaneuse, il refait le monde avec ses copains. De sa carrure de déménageur cachée sous de fines lunettes, il affirme avoir « les nerfs ». « Je suis dans un tunnel depuis 25 ans. J’ai l’impression de nager dans un grand bluff. Ca commence par l’école, puis les BEP. Ici tout le monde a un BEP même de métiers qui n’existent plus et il y a autant de rmistes. On nous envoie au casse-pipe. »
Les jeunes de banlieue, à quelques exceptions près, semblent donc avoir un avenir tracé. Devenir les nouvelles petites mains de l’économie française. Leur avenir professionnel est réduit à occuper les emplois les plus précaires et souvent les plus pénibles. Il est d’ailleurs frappant d’observer le manège matinal dans ces quartiers et les horaires où la ville s’agite. Incomparables. Dès 5h, une file rythmée d’hommes surtout, et de femmes, aussi, prend la direction de la gare. Les voici en ordre de bataille, ce sont les préparateurs de commande en grande surface, les plongeurs en cuisine, les astiqueurs des parquets des bureaux parisiens. Il faudra attendre 14h pour avoir de nouveaux signes de vie lorsque les jeunes « en galère » se réveilleront et descendront. L’exemple de Madjib est symptomatique de cette situation. « J’ai fait un BEP électrotechnique, mais je ne l’ai pas eu. Je voulais être électricien mais ce n’était pas pour moi, il y avait trop de math, trop de cours. Après je suis allé dans la peinture, pendant un an, le patron voulait me prendre en CDI, mais le médecin du travail m’a conseillé de partir. Il y avait trop de produits chimiques. Je me baladais avec des cuves de 1000 litres de solvants sans masque. Le médecin m’a dit : d’ici 10 ou 15 ans, tu es fini, pars. Mon père a fait ça pendant 40 ans, c’est lui qui m’a dit d’aller voir ce patron. Aujourd’hui, il a des problèmes de santé et prend des cachets tous les jours à cause de ce boulot. Après j’ai fait de l’étanchéité : les rouleaux que tu mets sur les terrasses. J’ai fait ça pendant 2 ans. Je me retrouvais à porter des rouleaux qui pesaient 50 kilos. Parfois je devais les monter au 30e étage dans les tours de Paris parce que l’ascenseur ne marchait pas. Il fallait monter le rouleau puis redescendre pour en remonter un autre. Le patron, il ne voulait pas monter d’échafaudage parce que ça lui coûterait trop cher. J’ai arrêté. »
Une vie de ghetto, aux horizons obscurs. Cet encerclement est toutefois aussi pour beaucoup, mental. Leur ignorance de ce qui peut se passer au-delà des murs de leur cité est souvent totale. Rares sont ceux qui ont tenté l’aventure. L’extérieur fait peur. Imaginé, fantasmé parfois, notamment à travers la richesse de la société de consommation véhiculée par la télévision, il apparaît lointain. Ils sont d’ailleurs nombreux à refuser purement et simplement de sortir du réduit de la cité. Ali, par exemple, a 15 ans. Déscolarisé précocement comme un certain nombre de ses amis, il ne veut pas partir de son quartier. « Depuis mes 14 ans, je ne vais pas à l’école, je ne voulais pas continuer. Maintenant c’est le désert. Je ne sais pas encore quoi faire mais un truc manuel, je pense. J’aimerais bien faire de la mécanique mais c’est même pas la peine, je n’ai pas envie de me prendre la tête. Peut-être la plomberie. De toute manière je n’ai pas envie de sortir d’ici. C’est comme ça. Ça ne va pas changer. Je préfère, je suis né ici, je ne bouge pas d’ici. Si je bouge ailleurs, je ne serai pas chez moi. » Pourtant, dans leur cas, Paris n’est qu’à quelques kilomètres. Mais les murs semblent trop hauts à franchir et ils ne se considèrent pas, qui plus est, comme des Parisiens. C’est le cas d’Abdoulaye. « Je ne bouge pas trop d’ici. On est des banlieusards. La plupart des gens ici, on est à 15 minutes de Paris en RER, ils ne connaissent pas Paris. C’est ouf, il y a des gens ici, il ne sont jamais allés à la Tour Eiffel. » Ces obstacles mentaux sont récurrents. Une personne n’ayant ni les codes vestimentaires, ni l’apparence habituelle, est souvent mise à l’index quand elle n’éveille pas les soupçons sur son appartenance à la police. Comme le dit Mao, 24 ans : « il y a des jeunes, ils sont persécutés dans leur cerveau. Des gens qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ou qui ne sont pas comme eux, ils n’arrivent pas à comprendre. » La définition du ghetto.














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